1997 : Premiers pas du CENTAC, premiers pas au CENTAC
Il y a 30 ans naissait à Mailly-le-Camp le centre d'entraînement au combat de l'armée de Terre. Le lieutenant-colonel Jean-Louis, qui y a été affecté un an après sa création, a accepté de revenir vers vous sur les premières années du centre aujourd'hui confié au 1er bataillon de chasseurs à pied. Toutes les photos d'illustration sont de lui.
Par le LCL (ER) Thébault, OAC de 1997 à 1999
Les débuts du CENTAC vus de l'intérieur
Avril 1997, je suis en stage à l’Ecole d’Etat Major de Compiègne et je reçois mon ordre de mutation.
Le CENTAC… Ce nom ne m’est pas inconnu. Un an avant, en juin 96, avec ma compagnie mécanisée, j’effectuais un exercice au profit des lieutenants des écoles de formation durant le camp des divisions d’application sur le camp de Mailly. J’y avais découvert les premières analyses après action (3A), qui s’inspirent des méthodes utilisées par les américains dans leur centre d’entrainement tactique basé à Hohenfels en République fédérale d’Allemagne. Cela m’avait parlé immédiatement puisqu’avec le 8e groupe de chasseurs, nous avions été la deuxième unité française à effectuer une rotation face à l’OpFor américaine d’Hohenfels en 1993.
Quelques jours plus tard, reconnaissance garnison.
Le colonel Goudard, chef de corps du CENTAC, m’apprend que j’aurai la fonction d’observateur arbitre conseiller (OAC) du commandant d’unité du sous-groupement tactique interarmes (SGTIA) « BLEU ».
Septembre 97, l’année commence par une formation commune à tous les nouveaux arrivants, que l’on soit au « groupe tactique », au « groupe simulation » ou aux « OAC ». Découverte du camp, des tous premiers moyens de simulation, de la force adverse (FORAD), etc. Formation se terminant par un rallye avec divers ateliers, sans oublier le barbecue final.
Ensuite, la formation spécifique des OAC se déroule durant deux semaines et consiste principalement à apprendre la topo du camp par cœur, un peu à pied mais surtout en véhicule car il n’y a encore aucun GPS sur les véhicules des « joueurs », de la FORAD ou des OAC. C’est nous qui renseignons en permanence la direction de l’exercice (DIREX) et les analystes des positions et des actions de combat. Les premières « départementales » ont été réalisées mais il n’y a encore aucune signalétique et les « fermes » ne sont encore que des projets. Heureusement, il y a le Mont Clavet et son arbre en boule, dernière bouée de sauvetage en cas de blaire topo avant d’aller faire son mea-culpa au calvaire de Ste Tanche. Chacun se fait alors sa propre carte, notre équipement le plus précieux pour les années à venir (les premiers GPS arriveront en 98).
Les OAC arbitrent aussi 90% des engagements, car pour l’instant les moyens de simulation sont balbutiants, que ce soit les tirs directs ou les tirs d’artillerie qu’ils déclenchent lorsque les OAC « artificiers » ne sont pas présents.
Découverte aussi de l’OVERLAND, ce véhicule tout terrain de fabrication française qui avait équipé le 1er régiment d’infanterie lorsqu’il faisait partie de la division aéromobile. Léger, passant quasiment partout mais manquant de puissance moteur pour se sortir de certaines situations trop bourbeuses, nous l’avions équipé d’un treuil à l’avant. A bord, nous sommes deux : un conducteur et un OAC. Pour ma part, ce sera le caporal-chef Mozet qui sera mon conducteur durant mes trois années au CENTAC.
La fonction d’OAC étant nouvelle, nous l’apprenons sur le tas, cherchant à améliorer notre efficacité au fil des rotations. Le groupe OAC est composé de trois équipes : les OAC BLEU ; les OAC FORAD ; le binôme d’OAC artificier.
Ces rotations se déroulent à l’époque sur le même schéma.
- Rencontre avec le CDU BLEU le vendredi et présentation de l’exercice par le groupe tactique qui à l’époque les baptise d’un nom d’une tribu gauloise.
- Dimanche soir vers 19h, casque lourd sur la tête ornée de l’insigne des OAC, nous partons avec le SGTIA BLEU pour assister à son installation et noter les positions des sections.
- Du lundi au jeudi matin, passage à 6h la DIREX pour donner les positions, puis nous rejoignons les joueurs sur le terrain. Nous assistons aux ordres et prenons des notes pour la 3A à chaud sur le terrain après la fin des hostilités de la journée. Vers 18h, retour à la DIREX pour une réunion avec les analystes afin de les aider à préparer la 3A en salle. Vers 20h, 3A en salle que nous pouvons suivre dans une salle à part. Dodo.
- Fin d’exercice le jeudi dans l’après-midi.
- Vendredi matin, 3A finale résumant la semaine, agrémentée par un clip vidéo tourné sur le terrain et monté par la cellule média (un joueur de cornemuse se reconnaitra s’il n’est pas à la retraite). Les OAC commencent la rédaction de leur partie du bilan de rotation.
Ce canevas va rythmer mes trois années au CENTAC sans évoluer dans son déroulement mais en y injectant progressivement des composantes nouvelles, à commencer par la logistique et la gestion des blessés. Ce sera aussi l’intégration d’une section de l’armée allemande lors d’une rotation de la brigade franco-allemande, les expérimentations de nouveaux matériels de simulation, le grimage des AMX30B2 et des AMX10P de la FORAD, la rédaction de mémentos pour les OAC, les premiers essais de rotations à deux sous-groupements et de combat de nuit.
Bref, les anecdotes ne manquent pas.
Prise d'armes au CENTAC, années 90
La fatigue du chef
J’évoquerai donc une anecdote plus particulièrement qui m’avait marqué dès la première année, et qui s’est reproduite plusieurs fois avec les mêmes conséquences sur la capacité opérationnelle du SGTIA.
A la demande d’un chef de corps d’infanterie, la compagnie joueuse doit effectuer une infiltration de nuit à pied avant de porter un coup d’arrêt à l’aube. Cette action se déroule la quatrième nuit, celle de mercredi à jeudi.
La FORAD est installée au sud du camp et doit mener une attaque du PTN (pas de tir Nord) au PTS (pas de tir Sud). Une section mécanisée sur AMX10P simulant des BMP2 AT4 renforcée d’un AMX30B2 simulant un T72 et d’un véhicule d’observation d’artillerie (VOA) est postée sur la ligne de crête Mont Clavet / Monts Marins et a pour mission de livrer une ligne de débouché à la compagnie FORAD composée de trois pelotons de char, soit dix chars avec celui du CDU. L’attaque est prévue à l’aube à 6h.
Le SGTIA, lui est composé de trois sections d’infanterie, d’une section de chars, d’une section du génie, d’un VOA et du train de combat 1, sa base logistique. Les sections doivent s’installer au nord de la D98 entre les Fenus et le Finiet, le peloton restant en appui à hauteur de la Côte aux Courlis et la section du génie doit miner les principales pistes remontant vers l’Orme à la Pierre à hauteur de la D98, puis se mettre en réserve à hauteur de Noue Fauthieu.
- 0h30 : début d’infiltration depuis PTN. Tout le monde est à pied, y compris les OAC. C’est donc la quatrième nuit et la fatigue se fait sentir. Le pas est lourd, les distances ne sont plus respectées. L’infiltration en suivant les grands axes, et plus particulièrement la D33, manque de discrétion.
- 2h : Une fois la Côte aux Courlis franchie, les sections descendent vers la D98 mais sont rapidement repérées par les caméras thermiques de la FORAD. Celle-ci demande plusieurs tirs d’artillerie et je dois négocier avec la DIREX pour qu’un seul tir à visée pédagogique soit déclenché afin d’éviter que l’exercice ne soit terminé avant même de commencer.
- 2h10 : le tir tombe près de la section qui suivait la D33, à laquelle s’était joint le CDU du SGTIA. Tout le monde s’égaille dans toutes les directions et dans mes IL, rien ne ressemble plus à une silhouette verte qu’une autre silhouette verte. Mon CDU est… quelque part ! Mais où ? L’incident se limite aussi à arbitrer deux blessés légers qui sont secourus par un infirmier du véhicule SAN qui progresse avec nous. Les sections reprennent la progression en conservant le silence radio.
- 4h : toutes les sections sont en place et le génie a miné les principales pistes et carrefours le long de la D98 entre les Fenus et le Finiet. Le peloton s’est bien installé Côte aux Courlis mais plus à défilement de chenilles que de tourelleau Top7. Tout cela sous les yeux de la FORAD qui a ainsi le dispositif complet du S/GTIA. Je rejoins la position que le CDU doit occuper mais ne le trouve pas, et aucun de mes OAC ne l’a vu. Restons calmes, son dispositif est en place, je ne vais pas rompre le silence radio du SGTIA pour le retrouver. Il fera jour tout-à-l’heure.
- 5h50 : le jour se lève, le ciel est dégagé et une légère brise venant du sud nous apporte le grondement caractéristique des chenilles d’une compagnie de chars lancée à pleine vitesse pour franchir la ligne de débouché.
- 5h52 : simultanément, la FORAD en poste sur la ligne de crête du Mont Clavet ouvre le feu au canon et au missile AT4 sur le peloton de chars tout en déclenchant deux tirs d’artillerie sur la section d’infanterie située au centre du dispositif à hauteur de l’Orme à la Pierre et sur la section du génie de Noue Fauthieu. Ce sont les OAC des sections qui simulent les tirs avec des « pétards simulateurs de feu infanterie ». Deux AMX30 du SGTIA sont neutralisés et les deux sections visées par les tirs d’artillerie sont neutralisées à plus de 50 %, la fatigue faisant que personne n’avait creusé de trous de combat. Les chefs de section rompent alors le silence radio mais le CDU ne répond pas.
- 5h57 : les OAC artificiers roulent sur la D98 en lançant des pots fumigènes pour simuler le tir linéaire fumigène demandé par la FORAD et les engins sur la ligne de crête déclenchent leurs DREB pour créer un autre rideau fumigène destiné à masquer le franchissement de la ligne de crête. Le CDU ne répond toujours pas à la radio.
- 6h00 : la compagnie FORAD qui s’était divisée en colonnes de sections franchit la ligne de débouché en deux échelons à pleine vitesse et commence sa descente vers la D98 masquée par le rideau de fumigènes de la D98.
- 6h05 : la D98 est rapidement abordée, les points minés contournés. Les deux derniers AMX30 du SGTIA qui tentent de manœuvrer sont neutralisés par les engins de la FORAD depuis la ligne de crête du Mont Clavet.
- 6h15 : la FORAD atteint la Côte de l’Oranger sans aucune perte. La séquence est théoriquement terminée. A la demande du chef de corps, l’exercice sera rejoué par le SGTIA dans la journée en déplaçant la zone d’action plus à l’ouest.
Entre temps, j’ai retrouvé mon CDU non loin de la position qu’il devait occuper. Epuisé par quatre jours et trois nuits sans sommeil, il dort d’un sommeil profond et ses deux radios n’ont pas osé le réveiller !
Véhicules de l'avant blindés (VAB) au CENTAC, années 90
Conclusion
Cette problématique de la gestion des temps de récupération par les « têtes pensantes » du SGTIA et en particulier par le CDU au cours des quatre nuits d’exercice a souvent été l’une des causes de l’échec du combat du jeudi.
Le plus souvent, le CDU veut tout contrôler en permanence ou ne fait pas confiance à ses subordonnés. Dans les deux cas, il ne lâche pas la radio, la fatigue s’accumule, le cerveau s’embrume… Pour garder les idées claires au moment de l’action, il est donc impératif de savoir déléguer et s’isoler pour bénéficier d’un vrai moment de repos. La micro sieste dans le véhicule PC ne suffisant pas.
Cela me semble d’autant plus d’actualité maintenant que la menace des drones est permanente et que la notion « d’avant » et « d’arrière » ne veut plus dire grand-chose.
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